mercredi 21 mars 2012

À qui la rue?

Pourquoi le tricot-graffiti en temps de grève?




D'abord comprendre de quoi on parle:
Le tricot-graffiti (yarn bombing, yarn storming, guerilla knitting) est un sous-mouvement du grand mouvement international en art contemporain bien connu sous le terme anglais de street art. Quand on parle de street art, il s'agit avant tout d'interventions qui n'ont pas été financées, commanditées, ou reliées de quelconque façon avec une institution (galerie, musée, centre d'artiste ou corporation culturelle). Ce sont donc des initiatives de groupes, d'individus, de citoyens ou d'artistes qui s’engagent à créer un dialogue avec le public sans passer par l'entremise du champ des arts. Les médiums, les moyens, les envergures et les messages sont aussi multiples qu’est grand le nombre de participants à ce phénomène datant déjà de plus de 30 ans. Le tricot-graffiti est une branche du street art relativement jeune, mais depuis son essor en 2005, il s'est trouvé si populaire qu'aujourd'hui on peut parler de mouvement possédant un rayonnement assez impressionnant avec des tricot-graffiteurs et tricot-graffiteuses actifs et actives sur les cinq continents. C'est gros, c'est populaire, et c'est aussi à dans notre belle métropole québécoise. Il y aurait par année plus d'un vingtaine de personnes s'adonnant à cette pratique, juste à Montréal. Le tricot-graffiti consiste, concrètement, à enrober le mobilier urbain de laine fait-main de manière anonyme. Dans la rue, ces poteaux et autres installations de la ville sont de l’ordre de l’espace public, et c’est cette notion que le yarnbombing et le street art abordent plus précisément.  

Mais en quoi ces "installations ludiques" peuvent-elles être pertinentes au mouvement étudiant?
La question est légitime, et plusieurs pistes peuvent permettre de réfléchir afin d'arriver à une réponse exhaustive. Il est plutôt facile de voir les bienfaits des activités socialisantes et inclusives comme nos sessions d'atelier/discussion qui s'inscrivent dans la perspective de d'une mobilisation pour la cause étudiante sous diverses formes. Lors de nos activités ouvertes au public, il y a proposition d'ouverture d'un espace convivial ou chacune et chacun se sentiront à l'aise de s'exprimer et réfléchir en groupe. Les participants et participantes développent aussi un sentiment de fierté et de collectivité en contribuant à la construction d’une œuvre commune. Mais les installations dans la rue peuvent aussi s'inscrire de pair avec la mobilisation étudiante actuelle.

Le tricot-graffiti surprend, au coin de la rue, le citoyen qui a la chance de le remarquer. Dès ce premier contact, une réflexion s'enclenche; "qu'est-ce que cela?", "pourquoi aurait-on fait un chandail à ce vulgaire parcomètre?", "qui est passé par là?". Cette seule provocation déroge au quotidien typique du passant, et lui propose de reconsidérer sa relation à l'espace public en le questionnant sur son environnement direct. Quelques pistes de réponses peuvent se proposer ; le contraste créé entre le sentiment positif associé au tricot (la douceur, la chaleur, les couleurs vives, les grands-mamans) et la froideur aseptique du béton ou du métal rouillé de la rue permet de revoir la relation désengagée des passants à leur environnement direct, la gratuité du geste posé propose un contre-exemple à la marchandisation du temps, l’anonymat de l’installation favorise le collectif plutôt que l’individuel.

En temps de grève, les étudiants et citoyens cherchent à stimuler un débat public sur les enjeux sociaux en cause. Toutes les tactiques sont bonnes pour attirer l’attention et provoquer une réflexion. La réappropriation visuelle et physique de l‘espace public est donc nécessaire. Évidemment, un tricot rouge au coin de la rue Sanguinet et Sainte-Catherine ne sera, à lui-même, pas en mesure d’informer les passants sur la raison de sa présence. Mais il questionne. L’art ne cherche pas non plus à imposer trop fortement une seule possibilité d’interprétation. Pour un ou une initiée, les installations écarlates de notre collectif aux alentours des campus rappellent la grève, elles marquent le territoire de la lutte en s’agrafant à l’espace public partagé par tous les citoyens et citoyennes. Car l’éducation est bel et bien l’affaire de tous les citoyens et citoyennes.

De plus, le tricot-graffiti, étant pratiqué par des hommes et des femmes, permet de dé-genrer une pratique traditionnellement exclusivement féminine et de ce fait revendique une plus grande ouverture face aux identités plurielles. Féministe, le tricot-graffiti se réapproprie la pratique historiquement recalée à la sphère domestique pour la revaloriser en la présentant sous un nouveau jour. Le tricot-graffiti refuse la classicisante hiérarchisation des disciplines artistiques entre ‘beaux-arts’ et ‘artisanat’. Le domestique relève lui aussi de la sphère politique!

Comme tout art, le tricot-graffiti peut s’interpréter n’importe comment. Comme toute pratique, le tricot-graffiti peut se pratiquer avec n’importe quelle perspective en tête. Mais voilà la nôtre.
Nous voulons questionner;
Nous voulons faire sourire;
Nous voulons une ville inclusive et créative;
Nous voulons une grève inclusive et créative;
Nous voulons une éducation au service des peuples, libre et accessible. 

2 commentaires:

  1. Anonyme22.3.12

    Je m'incline bien bas devant toutes vos actions plus inventives les unes que les autres! J'ai aussi pris certaines de vos interventions artistiques en photo!


    Sylvie Béland, enseignante membre du groupe "Profs contre la hausse"

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